mardi 29 septembre 2009

Le Rebouteux

Le rebouteux n'est pas un guérisseur,
il n'intervient pas par des prières ou des imprécations ni par magnétisme.
Avec le rebouteux, le contrat est clair,
on sait qu'on ne va pas pas chez quelqu'un qui a reçu un enseignement,
on croit simplement qu'il a reçu un don.
Mon rebouteux s'appelait Marquefave.
Tu l'attendais dans la cuisine, il finissait de traire les vaches.
Il arrivait, se lavait les mains: qu'est ce que tu as drôle?
Il prenait une soucoupe dans son placard , y versait un peu d'huile,
y trempait ses pouces et les posait sur ta douleur.
"Tu as un nerlf de déplacé!"
Il passait et repassait ses pouces sur ton nerlf.
Tu étais hypnotisé par ses mains qui avaient serré le sarclet
toutes gercées de noirs sillons creusés par la charrue,
conduit les vaches de travail, bia rouge, bia blanque,
huilé le tabac, trait le pis des vaches.
En fin de soirée, ses mains se posaient sur toi, sur ta peau, sur ton mal.
Il faisait ça en plus du reste, pour rendre service.
Il ne se faisait pas payer.
On n'allait pas se faire masser chez Marquefave.
On allait se faire "frotter"!
On se faisait frotter par des mains de paysan,
des mains propres de travailleur,
Je lui avais demandé un jour, comment ça vous est venu?
Il m'a dit:
j'ai commencé avec une bête qui s'était fait mal, c'était plus fort que moi, j'ai essayé de la soulager. ça s'est dit , les gens m'appelaient quand une bête se faisait mal, et puis après les gens sont venus aussi pour eux.
On lui prête le don de "rebouter" de "rabouter" les segments qui sont disjoints.
Car c'est ainsi, lorsqu'on a une douleur articulaire ou musculo-squelettique
on a la "sensation"que ce n'est plus en place.
En vérité cette sensation est une impression,
une représentation de la douleur.
On cherche quelqu'un pour remettre en place!
Le rebouteux avait appris à remettre en place les luxations,

à immobiliser les fractures.
Lorsque ce n'était ni luxé, ni fracturé, c'était une simple "foulure" (entorse)
voire un "nerlf" (un ligament ou tendon) de déplacé qu'il allait remettre en place.
L'arrivée des kinésithérapeutes a peu à peu détrôné les rebouteux
mais la médecine a interdit aux kinésithérapeutes de réduire luxations et fractures.
Des kinésithérapeutes frustrés de cet antique savoir-faire se lancèrent alors dans des acquisitions incertaines pour retrouver auprès de leurs patients le pouvoir de rebouter.

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